Le ciel s'est couvert, jusqu'à devenir gris comme la tôle. Passé Caen, il s'est mis à pleuvoir, de plus en plus fort. Des trombes d'eau se sont abattu. La route nationale 13 n'était plus d'un ruban noir et brillant. Ce temps ne me disait rien qui vaille pour une sortie en mer, ma première sur un chalutier. Je chaloupais entre une confiance qui tenait de l'auto-persuasion, et l'appréhension d'avoir le mal de mer, de me retrouver le cœur au bord des lèvres, mis devant l'évidence que je n'ai pas le pied marin. Arrivé à Cherbourg, le temps s'est éclairci. Les parapluies pouvaient être rangés. La mer était très calme. Mon inquiétude se dissipait un peu.

 

Les deux chalutiers, le Welsh Rock, et le Glendower, sont amarrés côte à côte, sur le quai Général Lawton Collins. Á bord, il y a les premiers signes d'activité. Quelques curieux, des vacanciers, observent, admiratifs. Le mythe du marin pêcheur est tenace, bien ancré dans notre mémoire collective, avec les cirés jaunes, les embruns et les tempêtes, les forçats de la mer et les portés disparus. Une histoire, un métier, qui s'est modernisé, numérisé, mais qui garde encore aujourd'hui une image romanesque. Malgré la technologie, lever les filets en pleine nuit, reste quelque chose! Le départ est prévu pour 19h30, dans un quart d'heure.

 

Femme de marin, femme de chagrin, le dicton est resté dans le esprits. Ces dernières années, elles ont changé la donne! Aujourd'hui les femmes montent à bord. Les a priori sont priés de rester sur le quai. Elles n'hésitent plus à s'orienter vers les métiers de la mer, voire, à être marins pêcheurs. Almaïde arrive, avec ses lunettes rondes, ses nattes tressées, un sourire franc, et une voie qui dit sa jeunesse. Elle a vingt deux ans, me présente aux équipages. Les deux chalutiers navigueront ensemble, parallèlement. Une dizaine de marches, presque à pic, descendent au poste d'équipage. Boum !Première bosse, la porte est basse! Les bannettes, au nombre de cinq, sont toutes aussi étroites les unes que les autres.

 

"Femme de marin, femme de chagrin, le dicton est resté dans le esprits. Ces dernières années, elles ont changé la donne!

« Mon grand père, et mon père sont marins pêcheurs. Ma mère travaille à la coopérative maritime. Avec trois filles, mes parents pensaient avec soulagement, ne pas voir un de leur enfant prendre la mer. Le métier est dur! Mais voilà..., j'ai grandi dans cet univers. Ça a joué, peut être inconsciemment. J'ai fais une terminale et un bac ES, à Cherbourg. J'étais la seule fille de la classe à vouloir m'orienter vers les métiers de la mer. Après mon bac, je suis partie faire un BTS pêche, gestion et environnement marin, au Guilvinec. Là, nous étions cinq ou six filles. Nous ne voulions pas spécialement être marin pêcheur, mais aller plutôt vers les affaires maritimes, ou vers une filière scientifique, pour travailler dans les laboratoires, pour mener par exemple des recherches sur les algues. J'ai enchaîné avec un stage à bord du Thalassa, un bateau de l'Ifremer. Des études et des observations y sont menées pour évaluer la quantité et la diversité des poissons dans la Manche ».

 

Nous naviguons sur le Glendower. Franck, patron pêcheur, manoeuvre le bateau. Il y a Christophe, le mécano qui est aussi le cuistot, et le père d'Almaïde. Stéphane et Johan sont matelots. Pas besoin de longs discours. Ils se connaissent bien, naviguent ensemble depuis longtemps. C'est un équipage bien rodé. Dans l'autre chalutier, le Welsh Rock , c'est presque le jeu des sept familles. il y a un oncle, et des cousins. Les amarres sont larguées. Nous filons droit vers le large. La côte s'éloigne, s'estompe, disparaît. Almaïde a navigué sur d'autres bateaux, pendant ses études. « C'est vrai que le milieu est très masculin. Des équipages sont prêts a recevoir une femme. Ceux qui refusent, ou que ça gène, sont vielle école, assez machos! Notre équipage est surtout familiale. Mon grand père a commencé le métier à quatorze ans. C'était son seul moyen de gagner un peu d'argent rapidement. Il a eu un bateau, et puis ceux là. Mon oncle a pris la relève».

 

Nous sommes a une vingtaine de kilomètres de Cherbourg, en pleine mer. Les deux chalutiers se rapprochent. Dans les dernières lueurs du jour, un câble est lancé, d'une passerelle à l'autre. Il va les relier, les unir dans le travail, comme un joug. « Dans la pêche pélagique, on nous surnomme les boeufs. En fait, on travail exactement comme un attelage. On avance ensemble pour tirer le chalut. Le bateau qui dirige la manœuvre est le bœuf. L'autre,c'est le veau. ». Le câble d'acier fait cent cinquante cinq mètres de long. Il faut être habile dans la conduite. Si les chalutiers s'éloignent trop, le câble se tend, et casse. Mieux vaut ne pas être sur le pont à ce moment là! S'ils sont trop rapprochés, il traîne dans la mer, et le chalut n'est plus suffisamment ouvert. Au poste de commande, Franck m'explique : « En Bretagne ils ne travaillent pas avec le câble. Dans le jargon on dit qu'ils font à l'orange. C'est à dire, qu'ils se guident au radar. Ici, dans la Manche, le courant est trop fort. C'est le Raz Blanchard, le courant le plus fort d'Europe, qui est vers la Hague. Au radar, tu ne pourrais pas rester à bonne distance avec l'autre bateau. Il faut le câble ». Le raz Blanchard est bien connu des marins du Cotentin. Quand les vagues et le courant sont contraires, la mer peut être particulièrement mouvementée, avec des déferlantes, avec des creux de plusieurs mètres, avec des marmites, qui sont dues aux irrégularité du fonds marin. Une vraie histoire pour marins courageux. Mais ce soir, nous avons sa clémence. La nuit est tombée sur une mer très calme. Plus une lumière venant des terres n'est perceptible. Seules celles du Welsh Rock sont visibles. Avec ses vingt six mètres, il paraît bien petit. Nous naviguons entre deux profondeurs que la nuit a rendu parfaitement obscures et mystérieuses: la mer et le ciel.

"Ici, dans la Manche, le courant est trop fort. C'est le Raz Blanchard, le courant le plus fort d'Europe" 

 

Aux sentiments d'isolement, et de fragilité, se mêlent une impression de tranquillité. Elle est vite perturbée par la réalité du métier. C'est le moment de « filer » le chalut. Il fait trois cent cinquante mètres de long. Lesté en son bout par une gueuse, il disparait rapidement sous les flots. Cette mise à l'eau du chalut, « le trait », dure, trois à quatre heures, cela peut varier selon l'espèce de poisson que l'on veut pêcher. La pêche pélagique est une pêche de recherche. Il faut trouver le bon coin, la bonne zone. Si la sonde permet de repérer les bancs de poisson, le choix reste une affaire d'expérience. « C'est un coin que l'on connait bien. Mais en ce moment, c'est pas terrible!. Il n'y a pas beaucoup de dorades. On a du mal a les trouver».

 

Le repas est pris tour à tour. Le carré n'est pas suffisamment grand pour y manger à cinq. La table, le coin pour cuisiner, sont fixés, ont leurs emboitements, leurs rangements, leurs encastrements, pour que tout ne valse pas quand la mer devient plus forte. Vers minuit, chacun va dans sa bannette, attraper un peu de sommeil. Franck reste aux commandes. J'ai du mal à dormir. Le diesel de six cents chevaux tourne comme un locomotive calée pour la longue distance. Au martèlement sourd de l'énorme mécanique, vient s''ajouter le bruit plus claquant, plus sec, des treuils. Les câbles se tendent, forcent, travaillent. Le bateau s'incline sur le côté. Plus le chalut se rempli de poissons, plus l'inclinaison est forte. Vers deux heures et demi du matin, le neon s'allume. Chacun émerge de son sac de couchage, sans un mot, se frotte les yeux. Almaïde et les membres de l'équipage, enfilent leurs bottes, leurs cotes de marin, et l'emblématique ciré jaune. Celui de Christophe est rouge, comme son casque. L'habit du mécano.

 

Quelques messages radio, et les deux chalutiers se rapprochent. Ils sont a une quinzaine de mètres l'un de l'autre. Les équipages crient leurs consignes. Le treuil se met en branle, qui remonte le chalut. Il apparaît, flotte à la surface, prend la forme d'un énorme requin remonté par la queue. Ça éclabousse, ça étincelle. Le filet sort de l'eau, comme une grosse boule, « la pale ». Un coup de marteau fait sauter une attache, et libère un flot de poissons qui dégringole sur la rampe arrière. Il y en a jusque à hauteur de cuisses. Dans cette nuit parfaitement noire, les cirés luisants, les reflets métalliques de ce monticule de poissons, tout devient spectaculaire, emblématique de la pêche en pleine mer. Sous le portique tout va vite. Almaïde est déjà devant le tapis ou défilent les poissons, Elle les trie. « On les sélectionne par taille et par espèce. Il y a une taille minimale de capture.On a pas le droit de ramener du poisson trop petit. Pour la dorade c'est 23 cm, et pour le maquereau c'est 20 cm en Manche Est ». Le poisson tombe dans des caisses aussitôt emmenées dans la cale. C'est un va et vient parfaitement organisé dans un espace confiné. Chacun est à sa tache, concentré, absorbé par le métier, comme déconnecté du monde. « Je vais travailler sur le chalutier tout l'été. Ce que j'ai connu enfant avec mon père, c'est qu'il n'était jamais là le soir. Des fois, il partait trois ou quatre jours. On finit par s'habituer. On profitait de lui l'été, quand il avait des vacances. Sur des petits bateaux comme ceux là, le métier est très prenant. Tous les soirs, on part en mer, et le matin, bien souvent, on ne rentre pas avant onze heures. C'est difficile pour la vie de famille. C'est beaucoup de sacrifices. Les conditions de travail peuvent être vraiment dures. Je me rappelle, c'était il y a trois ans. J'étais en stage sur le Corydalis, l'ancien bateau de mon grand père. Un navire de vingt deux mètres si je me trompe pas. On était à la coquille st jacques, au large. Le temps était très mauvais. La mer était vraiment forte. On sentait les dragues qui se soulevaient du fond, c'était très impressionnant ». 

"Dans cette nuit parfaitement noire, les cirés luisants, les reflets métalliques de ce monticule de poissons, tout devient spectaculaire, emblématique de la pêche en pleine mer".

 

Si la mer est un paysage, alors il a son relief.Quand elle est mouvementée, ses creux, ses vagues, sont comme autant de crêtes ou d'escarpements. Elle peut-être comme une immense plaine quand elle est étale. Pour Almaïde, elle est un horizon professionnel. « Ce qui me plaît dans le métier de marin sur un navire océanographique, c'est de pouvoir voyager, de pouvoir observer différentes espèces qu'on n'a pas l'habitude de voir dans la Manche, comme le globicéphale. Quand j'ai passé le détroit de Gibraltar, c'est impressionnant, j'ai eu la chance de voir une tortue de mer juste à côté du bateau et un souffle de baleine. Sur des navires comme le Thalassa, une fois en mer, on est un peu déconnecté. On embarque pour une durée de deux semaines à deux mois. Ça peut paraître long, mais après, il y a l'équivalent à terre. Je pense que ça peut-être moins dur que le rythme des chalutiers. Cette expérience à bord de Thalassa, m'a vraiment plu. Je travaillais comme matelot, au chalut. La pêche servait de prélèvements pour les scientifiques. Je vais certainement faire une préparation militaire marine. Cela devrait me permettre de travailler ensuite sur un bateau océanographique. Si cela ne devait pas marcher, je m'orienterais vers les affaires maritimes ». C'est bien connu, les voyages forment la jeunesse. Ils peuvent être un appel, le moyen de répondre à un besoin de découverte et de connaissances.

 

Vers quatre heures du matin, un deuxième trait est tiré. Á l'arrière des bateaux, on s'active pour terminer le tri des poissons, leur mise en caisse. Les mouettes tournent autours de nous. Elles surgissent de la nuit, un peu au dernier moment. Vers six heures, dans les toutes premières lueurs du jour, le filet est remonté. « Sur le premier trait, on a pris beaucoup de poisson. Du coup il a été reparti sur les deux bateaux. Sur le deuxième trait il n'y en a pas eu beaucoup. Du coup, il y a juste le Welsh Rock qui le récupère et le tri. »

 

La pêche est terminée pour cette nuit. Nous rentrons en sens contraire de la marée et du vent. Il y a

une légère houle. Le bateau tangue un peu plus. Il fait plus froid. C'est peut être le manque de sommeil qui me donne cette impression ? Almaïde, Johan, et Stephane sont parti dormir les deux heures de navigation qu'il nous reste à faire pour regagner Cherbourg. Je ne tarde pas à les suivre. Finalement le tangage me berce un peu. Son père prend la relève pour que Franck puisse dormir un peu. Il va ramener le bateau à bon port. Notre parton pêcheur, n'aura dormi que deux heures cette nuit là. Il y en a eu beaucoup d'autres avant, et il y en aura beaucoup d'autres après, avec aussi peu d'heures de sommeil.

 

« On arrive » !, nous sort de nos torpeurs. Briquets, cigarettes, café, rangement des bannettes. Les bateaux sont amarrés. Comme à notre départ, des curieux, des badauds, sont là, qui regardent les pêcheurs arriver. Il y a toujours cette admiration dans leur regard. Á peine ont-ils mis le pied à terre, qu'un autre travail commence, et à une belle cadence. Celui du déchargement. Quelques caisses seront pour la tante d'Almaïde, qui a un étal de poissonnerie sur le petit port du Becquet. Les autres vont dans le camion frigorifique. Les portes se referment. Le camion file aussitôt chez le mareyeur, « la marée du Contentin ». Le quai devient silencieux, calme. Il y a juste le cri des mouettes qui auraient bien voulu leur part du festin. « on a eu beaucoup de poisson. Mais ce n'est pas une très bonne pêche, économiquement...On a surtout du chinchard et du maquereau, et très peu de dorades. Elles finiront bien par arriver !».

       

"Il y en a eu beaucoup d'autres avant, et il y en aura beaucoup d'autres après, avec aussi peu d'heures de sommeil".                                                                                                                                

Onze heure. Chacun rentre, pour se poser un peu , faire un break , manger un morceau, raconter, et dormir quelques heures à la maison. Le sommeil du marin tient du puzzle. En fin d'après midi, tout recommence, parfaitement réglé : Attraper deux ou trois affaires, prendre la voiture, faire quelques courses au passage pour le repas du soir pris sur le bateau, aller au port, sur le quai, grimper la petite échelle de corde, enjamber le bastingage, larguer les amarres, vérifier le chalut, mettre le cap droit devant, filer vers le large, laisser la terre derrière soi.

 

Vient ce moment, ces quelques minutes passées sur le pont, à regarder, sans vraiment observer, à laisser filer ses pensées. « Les gens font de plus en plus attention à leur façon de se nourrir. Ils préfèrent acheter un poisson dans un petite poissonnerie, où ils seront informés de sa provenance. C'est ce qui fait que les petits marins pêcheurs, pourront résister face aux gros navires usines. Ça fait partie d'une prise de conscience. C'est comme pour les problèmes environnementaux. Il faut ouvrir les yeux, faire les bons choix. C'est à notre génération, de faire bouger les choses. Il y a encore des mauvaise habitudes, même anodines. Quand je vois des marins pêcheurs jeter leurs mégots de cigarettes à l'eau, ç'a m'énerve!

Une fois en mer, je me sens totalement à ma place. Je suis dans mon milieu. Je ne me verrais pas derrière un bureau, ça c'est sur!. La mer, c'est là que je doit être. C'est mon histoire. Elle est liée à celle de ma famille, à l'endroit où j'ai grandi. Si les gens aiment les petits ports de pêche, l'ambiance des quais, c'est parce que nous avons une relation assez forte avec la mer. Elle garde une part de mystère".

© Alain Bujak