"De parcelles en pixels"
 
Cette série sera exposée au musée le COMPA en 2020, à Chartres, dans le cadre de l'exposition "Regards sur l'agriculture numérique".
Un travail en deux volets, avec une série de paysages n&b réalisés en argentique moyen format, et des images couleur.

1/23

La petite route est un trait au milieu de champs immenses. Une vieille éolienne, les silos au loin, sont les seuls points verticaux. Les sillons rectilignes filent vers l’horizon. Les trajectoires des avions grandes lignes quadrillent le ciel. Le paysage est graphique, net, marqué par la technologie numérique.

 

C’est une grande ferme, rue des Futaies, avec ses hangars, un silo, un grand réservoir d’eau, une vieille pompe de station-service pour le gasoil. Le vent a chassé le brouillard pour amener des nuages gris comme le plomb. Nous discutons dans l’atelier mécanique. Nous attendons que la pluie se calme. Nous échangeons quelques mots.

 

« Si je pars de mes grands-parents, on est vraiment passés de la jument au guidage satellite. Ils avaient une ferme un peu plus loin, à Marville. Celle-ci, c’est mon père qui l’a reprise en 1964. Elle n’était plus exploitée depuis 1914. Il y avait une soixantaine d’hectares. Aujourd’hui, nous sommes sur une exploitation de 338 hectares. Cette boule jaune sur le toit du tracteur sert de borne GPS. Je vais te montrer au bureau ».

Un courant d’air amène un tas de feuilles mortes au pied de la porte. La pièce est petite, avec son sol en carrelage ocre, une table en bois, une vieille carte accrochée au mur, et le PC portable. Il n’y a pas si longtemps, tout était consigné à la main, dans Le Guide des Champs, un carnet aux allures de bulletin scolaire : les dates, le type de culture, le peuplement, le nom et la quantité des herbicides, fongicides, insecticides et engrais utilisés. L’histoire de chaque parcelle y est écrite. Elles s’appellent les Fausses, la Corbinière, les Tourelles, la vallée Robert, les Sud, Les Naviaux. Autant de noms qui évoquent une topographie, une histoire, le petit patrimoine.

 

Thierry est passé au système de guidage en 2014. Ses parcelles apparaissent sur l’écran. Elles sont rouges, vertes. Leurs formes géométriques disent la rigueur et la précision des délimitations. Leurs noms sont moins poétiques : PS 48°40’11.5  N 1°21’03.1  E pour la Mare des Saules. Les données satellites n’ont pas vocation à convoquer l’imaginaire. Les clics ont remplacé le crayon. Les pixels racontent la parcelle.